« Claudine Beccarie, une leçon d’amour » – Interview – 1977

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Il nous a semblé que le vrai visage de Claudine Beccarie était totalement inconnu du grand public. Après avoir entamé une grève de la faim en juin dernier au cinéma Le Latin pour protester contre des scènes « hards », rajoutées sans son accord dans son dernier film, cette jeune femme lutte avec courage contre l’intolérance et l’ignorance du public. Comme l’a dit l’Attachée de Presse d’«Exhibition » elle montre son cul pour cacher ses idées politiques. Nous, nous croyons que cet acte est déjà un acte politique — l’érotisme n’est que la pornographie du riche, et la pornographie, c’est l’érotisme du pauvre, et n’est donc que l’excrétion de l’inégalité sociale —. En fait ce que cherche Claudine Beccarie travers ses tribulations professionnelles et ses contradictions, c’est nous donner une leçon d’amour, non une leçon de mépris. On méprise toujours ce que l’on ne comprend pas. Essayons au moins de connaître… Stéphane Weber nous y aide.

Stéphane Weber :

Claudine Beccarie, vous êtes devenue célèbre en 1975. Grâce à un film que vous avez tourné en cinq jours. • Exhibition. Ce film qui était loin d’être inintéressant a fait de vous. une star du porno, image renforcée par les nombreux films X dans lesquels vous êtes apparue. Or vous reniez aujourd’hui cette image.

Claudine Beccarie :

Attention ! Les films n’étaient pas X. Ils n’étaient pas tous pornos. Le plupart des gens qui .m’écrivent, m’ont connue dans ‘des films érotiques. Les premiers films d’Hustaix n’étaient pas pornos. S’ils y a eu du porno par la suite, il a été rajouté. J’ai débuté à l’étranger dans tout à fait autre chose, et je n’ai pas dans ma carrière française que des filins érotiques, puisque mon seul hardcore a été  » Perversion « .

Certaines personnes et notamment une attachée de presse ont donné de moi une image pornographique. Les gens n’étaient tout de même pas capables de reconnaître mon cul dans certains films comme « Fais-moi jaillir ton pétrole ». On ne peut pas savoir que c’était moi. C’étaient des additifs. Je ne le renie pas  » Perversion  » c’est un choix. Si une prostituée a envie de changer de vie, de se marier, elle a le droit. De quel droit peut-on dire « cette fille la, c’est une putain, elle va rester une putain toute sa vie. Je connais des prostituées qui se sont mariées: ce sont les meilleures mères de famille, meilleures que toutes les Petites bourgeoises qui vont finir leur mois comme des prostituées qui ferment leur gueule devant le père de leurs enfants parce qu’elles n’osent pas lui demander de l’argent De toute façon, toutes les maisons bourgeoises qui servent à ce genre d’activités, sont pleines, c’est significatif, non ! Savez-vous combien de mères de famille bouclent ainsi leur fin de mois.

Il faut savoir pourquoi des filles arrivent é se prostituer et pourquoi elles ne s’en sortent pas. Parce que moi, j’ai eu la chance de me sortir de quelque chose, moralement. Que les autres acceptent ou non l’image que je veux donner de moi aujourd’hui, je n’en ai rien â foutre. S’ils ne veulent pas comprendre, qu’ils restent dans leur coin. Pour moi, l’essentiel est que je sois bien avec moi-même. Je peux très bien avoir fait de l’érotisme sans pour chose que de la figuration 8 100 ou 150 F ou de l’érotisme, où je gagnais ma vie. Si au départ, j’avais eu la chance de tenir de petits rôles au cinéma, je pense que je n’aurais jamais touché à l’érotisme. Dans un certain sens, il y a des choses que je ne regrette pas, car je me suis un peu découvert … J’ai pris conscience do certaines choses en me déshabillent devant la caméra : ça faisait des années que je prenais le Soleil à poil, c’était inconscient. Mais de là à passer à la pornographie, ce n’était pas obligatoire parce que tous les additifs que j’ai faits, c’était vraiment pour gagner ma vie, sans rien demander à personne. D’ailleurs on a toujours dit dans le métier que je ne travaillais que pour le fric, et non pour venir me défouler comme certaines.

Si j’ai tourné « Exhibition » c’était uniquement pour gagner de l’argent. J’avais l’intuition que le film allait marcher. Ce qui m’a lait revenir sur moi-même par la suite, c’est de voir comment le metteur en scène, en qui j’avais totalement confiance, s’était moqué de moi. Je me suis vraiment réveillée. Sinon, j’aurai continué à avoir des cela me cantonner tout le temps dans la même chose. J’ai le droit de faire aussi mes expériences. On n’a pas le droit d’étiqueter les gens comme ça. Je sais très bien que le public et les journalistes ont besoin de têtes de Turc. Mais qu’on nous laisse un petit peu tranquille.

J’ai trente-deux ans et j’ai envie d’être tranquille. C’est tout. Je me bats avec mon mari.

Stéphane Weber

Dans la lettre que vous avez envoyée à Michel d’Ornano, vous avez écrit : « A-t-on le droit de briser une carrière (si mal ébauchée en ce qui concerne la mienne) ». Qu’entendez-vous par « si mal ébauchée ».

Claudine Beccarie

Eh bien, le fait que j’ai commencé à laite des choses très sérieusement en Espagne et que je n’ai pas eu la chance de faire en France autre chose et à faire confiance à tout le monde.

Stéphane Weber

Un lait curieux s’est produit dans le cinéma pornographique depuis deux ans. Toutes les filles qui n’arrêtaient pas de tourner en 74 et 75 ont pratiquement disparu de ces films, cédant la place à de nouvelles venues qui monopolisent les écrans. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Claudine Beccarie

C’est exact. II y avait à l’époque deux catégories de filles. Celles qui faisaient ce métier pour le fric, et celles qui espéraient faire une carrière de comédienne. Moi, j’étais là pour les deux. Les premières se sont reconvertis tout de suite dans les massages bidons. Les autres ne travaillent plus. Elles ont fait un choix. Je ne suis pas le seule. Frédérique Barral, Ellen Coupey, Béatrice Harnois ont aussi complètement abandonné, parmi tant d’autres.

Stéphane Weber

Que pensez-vous de la position du Gouvernement sur la pornographie ?

Claudine Beccarie

Je vais vous dire une chose : la position du Gouvernement, on ne la connait pas vraiment. L’un parle, l’autre dit le contraire; le Gouvernement change, c’est encore autre chose. C’est dur à savoir !

J’ai une position très nette : pourquoi les uns paient des taxes et les autres, non ? C’est inadmissible. Vous connaissez les critères de la censure ? J’ai discuté avec des personnes de la commission, ils sont incapables de me répondre. Tout d’abord, parce qu’il ne reste rien du passage des films en censure. Il serait très utile qu’il y ait un système de vidéo-cassettes qui éviterait toutes les discussions possibles. Les comédiens auraient une défense et on ne leur répliquerait pas que les scènes rajoutées après l’obtention du visa, sont passées en censure, comme on me l’a dit pour la scène de masturbation.

La position du Gouvernement ? Qu’il l’écrive noir sur blanc, et ensuite je vous le dirai. Je connais la mienne, quanta la leur… La loi X… tout ça c’est très bien, ils ont pris leur responsabilité, mais en fait, ça fait beaucoup d’argent en moins dans les caisses de l’État…

De toute façon, cette situation ne peut plus durer. Certains films sont pornos, d’autres non, sans que l’on sache très bien au nom de quels critères.
Si la gauche passe, comme elle l’a fait dans pas mal de communes, lors des municipales, il n’y aura plus cet étalage de nudité. Même les films interdits aux moins de 18 ans, seront très serrés. Je pense qu’ils seront très sévères là. dessus. Il n’y a pas que la-dessus d’ailleurs.

Stéphane Weber

Tout de même. toutes ces sex-shops, ces films, toutes ces revues…

Claudine Beccarie

Quand je vois la difficulté qu’ont les producteurs à trouver de l’argent pour tourner un film de merde, c’est significatif. Je pense que si la gauche — ne serait-ce que le socialisme — passe en 78, ça sera complètement terminé avec tout çà. J’ai un ami qui est forain; il fait des spectacles de lutte, catch, etc. Il m’a confié qu’il lui était difficile de passer dans les villes ou la gauche l’a emporté. Il est persuadé que dans le cas d’une victoire de la gauche, ce sera fini pour lui.

Stéphane Weber

Pensez-vous que les quatre ou cinq années de  » libération sexuelle  » ont réellement fait évoluer la sexualité des individus ?

Claudine Beccarie

Sans aucun doute ! Je connais un couple dont le mari n’est pas du tout libéré. Sa femme non plus ne l’était pas vraiment, mais du moins, elle aspirait à d’autres choses. Il n’est pas question pour son mari de faire  » minette  » ou des choses comme ça. Pour lui, c’est répugnant, c’est se conduire comme des animaux, et elle en souffre énormément. Elle, par contre, elle est complètement débloquée et ce n’est probablement pas un hasard.

Je pense que cette évolution des meurs a eu beaucoup d’incidence sur les jeunes d’aujourd’hui. Moi, j’ai tout appris toute seule en tombant sur quelqu’un qui m’a expliqué la technique de l’amour. La fille qui n’avait pas cette chance laissait à désirer au point de vue technique. Et comme la technique aide au plaisir !

Mais cette libéralisation a eu beaucoup plus d’effets sur les jeunes que sur leu plus de quarante ans. Il y a certaines personnes qui, loin de progresser. ont continué à faire du » sur-place sexuel  » et à faire l’amour comme  » les petits lapins « . Car, encore faut-il que les gens veuillent changer leurs habitudes. Chacun est libre, à partir du moment où il ne tombe pas dans certains excès.

Stéphane Weber

Bien que vous ayez fait partie du raz-de-marée pornographique des années 70, vous êtes cependant restée très attachée aux institutions traditionnelles, telles que le mariage. N’est-ce pas paradoxal ?

Claudine Beccarie

Je suis très attachée au mariage, car je pense qu’a deux, c’est très difficile, mais c’est préférable que de rentrer chez soi et de rencontrer la solitude.
J’ai horreur des unions libres. Parce que j’ai l’impression qu’il y a plus de choses qui raccrochent deux êtres dans le cadre du mariage. Dans une union libre, je suis la plus dangereuse. Ce n’est pas de l’homme dont j’ai tellement peur mais de moi. Il m’arrive d’avoir des  » idées  » en regardant un homme. Le mariage, ça me retient.

Stéphane Weber

Vous avez employé le mot  » dangereux « . On ne peut pas être dangereux en amour. On est sincère ou non. Quand on a envie de  » quelque chose  » est-il raisonnable de s’en priver ?

Claudine Beccarie

Oui, tout à fait.

Stéphane Weber

A ce moment-là, ça devient une contrainte.

Claudine Beccarie

Le mariage n’est pas une contrainte sur ce plan là. S’il l’est, c’est plutôt sur le plan des travaux ménagers. Il vaut mieux avoir l’amitié d’un homme que d’aller coucher avec lui et que ça se termine là.

Que m’apportera cette  » aventure  » d’un jour, alors que des centaines d’expériences ne m’ont rien apportée ? Tout de suite, je me dis : Qu’est-ce que je vais trouver dans le pantalon ? Dans la tète n’en parlons pas, je n’aurais sans doute pas le temps. Et, par peur d’être déçue, je retourne vers mon bonhomme, parce que je sais ce qu’il y a. J’ai été tellement déçue dans ma vie que je préfère retourner avec mon mari. Il m’arrive de désirer des gens, ce n’est pas pour ça que je vais aller avec… C’est peut-être du masochisme, je n’en sais rien.
Mon mari n’accepterait jamais que j’aie des relations sexuelles avec un autre homme. Ce serait le divorce assuré.

Stéphane Weber

Et avec une fille ?

Claudine Beccarie

Il s’en fout complètement. Il me sonnait. Il sait que je ne peux pas me passer d’un homme. Mais il faut que l’homme ce soit lui. Avec une fille, il ne voit pas du tout cela d’un mauvais œil. Par contre, il y a des gens qui m’écrivent pour faire des échanges il n’en est pas question.

Stéphane Weber

Y a-t-il une sexualité normale et une sexualité anormale ?

Claudine Beccarie

Je ne crois pas que l’on puisse parler de norme en matière de sexualité. Il s’agit de savoir jusqu’où on peut aller. Je vous répondrai comme à la Fac : qu’est-ce-qui est normal ? Disons, que pour moi, ce ne serait pas normal de le faire. Je n’ai pas besoin de ça.

Stéphane Weber

Que pensez-vous des femmes qui militent pour faire valoir leurs droits ?

Claudine Beccarie

Je répète souvent qu’il faut d’abord faire le ménage chez soi, c’est-à-dire aimer son mari ou l’être qui est à vos côtés. Cela dit, je suis tout à lait d’accord pour ce genre de manifestation quand elle a pour but une augmentation de salaire. Les femmes sont plus solides que les hommes et abattent, dans une journée, un travail supérieur à celui d’un homme. Il est normal qu’une femme réclame un salaire normal. Mais je ne suis pas tellement d’accord pour descendre dans la rue.

Stéphane Weber

En conclusion, quels souhaits avez-vous à formuler ?

Claudine Beccarie

Je voudrais que les gens révisent un peu leurs jugements. Il faudrait qu’ils réagissent. Quand j’ai fait une grève, bien des gens se sont arrêtés, ont été très sympas avec moi. Ils me posaient des questions. Pourtant, c’était le boulevard Saint-Michel qui n’est pas un quartier facile. Ils ont été tous formidables, à part un jeune gauchiste.

Il y a des gens qui ne font aucun effort pour bouger, prendre position. Ils aimeraient bien mais ils ont peur des suites. J’ai écrit à des gens qui sont dans l’érotisme depuis des années : ils n’ont pas bougé le petit doigt parce qu’ils ne se sentent pas concernés. Ça c’est un gros problème chez nous : les Français, tant qu’on ne touche pas à leur porte-monnaie, ils ne bougent pas. Je trouve vraiment cela dommage.

De:
Date: novembre 2, 2019

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