Libéralisation du porno « Cinéma: Les infortunes de la liberté » – Le Point – 03/1975

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Retour en 1975 … année de la libéralisation du porno en France … avec une tribune du magazine hebdomadaire Le Point (Numéro 129 du 10 Mars 1975) qui se penche sur comment contrôler ce porno libéré !!!

Cinéma: les infortunes de la liberté

Comment réprimer l’invasion de fesses, frivoles ou moroses, qui déferle sur nos écrans ? Rude question pour un ministre qui s’est interdit d’interdire. La réponse – on pouvait s’y attendre – n’est pas dépourvue d’ambiguïtés…

Il n’est pas facile de réglementer la liberté : c’est la conclusion la plus évidente du conseil des ministres de mardi dernier (5 Mars 1975). Confronté à la marée rose du cinéma porno (128 films érotiques en France en 1974 sur 606 films sortis, 6 500 000 spectateurs à Paris sur 40 millions, soit 16 % du public), le gouvernement a ausculté les courbes (de recette) d’« Emmanuelle » et débattu de la morale des « Jouisseuses », en se demandant jusqu’où il était convenable d’aller trop loin.

Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture, a présenté une communication feutrée où alternaient les feux verts du libéralisme et les coups de frein de la répression. Le projet approuvé n’est exempt ni de contradictions ni d’ambigüités. Il se développe sur trois plans :

• Le contrôle des films.

La Commission de contrôle des films propose actuellement au ministre d’autoriser les films, ou de les interdire, selon les cas, aux moins de 13 ans, aux moins de 18 ans, ou totalement. Cet avis est consultatif. Le ministre décide sans qu’aucun texte ne vienne imposer de critères à sa décision. Michel Guy propose de modifier ces dispositions en codifiant le libéralisme qui s’est institué dans la pratique. Ce qu’il veut surtout, c’est que l’abandon de toute censure politique, à quoi s’est engagé le président de la République, soit inscrit dans la loi.

L’intention est excellente. Le moyen choisi est moins convaincant. Il s’agit en effet de préciser dans les textes qu’« une proposition de refus de délivrance de visa ne peut concerner que les films qui procèdent d’une volonté systématique et délibérée de porter atteinte aux droits fondamentaux, à l’intégrité ou à la dignité de la personne humaine ». Ce qui exclut toute censure politique. En apparence. Un ministre malintentionné peut faire dire beaucoup de choses à ces six petites lignes apparemment inoffensives !

Michel Guy avait un moyen plus convaincant de manifester son libéralisme : maintenir la censure pour les mineurs, la supprimer purement et simplement pour les adultes. Il a dû y renoncer – ô paradoxe ! – à la demande des professionnels du cinéma. Ceux-ci, en effet, redoutant que la disparition d’un contrôle central ne ressuscite soudain le pouvoir – assoupi – de contrôle des maires. Anastasie, bonne fille parisienne, fait moins peur, avec ses ciseaux ébréchés, que l’hydre aux mille têtes des censures locales. Bref – ce n’est pas le moindre paradoxe – la censure est maintenue pour mieux garantir la liberté… et lui conserver son goût de fruit défendu.

• La publicité.

C’est le domaine où un consensus se dégage le plus nettement en faveur d’une répression accrue. Laisser les adultes voir tous les films de leur choix est une licence que doit s’autoriser une société permissive. Agresser des gens que ce spectacle gêne par des affiches, photos, textes visibles en tous lieux publics constitue une atteinte à leur liberté.

Le gouvernement prévoit donc d’harmoniser la législation du cinéma avec celle de la presse, qui interdit l’affichage et la publicité pour certaines publications. La Commission de censure pourra bientôt, quand elle proposera des interdictions aux moins de 18 ans, proposer aussi l’interdiction (totale ou partielle) de la publicité de ces films. Par ailleurs, le contrôle du matériel publicitaire va être rendu plus rigoureux et les sanctions pour infractions plus sévères. Cette épuration de l’environnement sera ressentie sans doute comme un soulagement par tout le monde. Les industriels du cinéma sont eux-mêmes si conscients de la nécessité d’une réglementation qu’ils ont essayé d’y aboutir par des accords professionnels : l’Etat ici les prend de vitesse.

• La taxe.

Après les mesures les plus évidentes, les mesures les plus étonnantes : l’institution du premier impôt au monde sur la laideur. Le cheminement vers cette décision est complexe. On constate qu’il existe un système dit « d’aide au cinéma ». En fait, l’État (pas plus que le contribuable) n’aide en rien le cinéma, mais ponctionne aux caisses des salles des sommes qu’il redistribue ensuite aux intéressés au prorata des entrées. Il parait gênant que le cinéma porno bénéficie de cette prétendue aide, mais difficile de l’exclure d’un mécanisme aussi automatique. D’où l’idée de créer une taxe spéciale. Frappant qui ? Les films interdits aux moins de 18 ans ? Mais il y a souvent des œuvres de valeur parmi ces films. Seront donc taxés les films pornographiques ou de violence « d’un niveau artistique et technique particulièrement médiocre ».

On peut se demander quel est le bénéfice social d’une telle taxe. En réalité, il s’agit surtout d’une mesure interne de défense de l’industrie du cinéma. La production pornographique est, pour l’essentiel, marginale : un film porno est tourné en 2, 3-ou 5 jours par des équipes réduites, au rabais, plus comme une attraction de foire – ce qu’il est – que comme un produit professionnel normal. La prolifération de ces sous-produits, de cet infra-cinéma, sature les écrans, bloque les films normaux, perturbe l’économie du marché. En pleine crise, le cinéma français a produit deux fois plus en 1974 qu’en 1972, et à un prix moyen inférieur en dépit de l’augmentation des coûts : c’est la vague du bas porno qui déséquilibre tous les comptes. La « taxe sur la médiocrité » devrait donner un coup de frein aux productions les plus minables, et inciter ceux qui persévèrent à davantage d’exigences artistiques et techniques. C’est l’ambition cachée de cette loi. Mais est-elle applicable ?

PIERRE BILLARD

Le Point N°129 – 10 Mars 1975

De:
Date: janvier 29, 2023

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