Les milliardaires du porno – 10/1975 – Paris Match n°1376

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Anne Libert dans Bananes Mécaniques de Jean-François Davy

Transcription de l’article sur l’univers du porno… tiré de Paris Match n°1376 publié le 11 Octobre 1975.

NDLR… ATTENTION… il s’agit ici d’un article de 1975… qui retrace la situation de l’époque… aux premiers jours du porno libre !!!

Jean Noli vous raconte les aventures des producteurs de cinéma qui ont enfourché à temps la vague et la vogue du cinéma érotique et qui ont – avant l’arrivée de la super TVA anti-porno – accumulé des fortunes avec des films tournés en quelques jours.

Ecoutez bien ce que vous disent ces trois hommes. Retenez bien leurs leçons. Ce sont des millionnaires en francs lourds et ils méritent qu’on leur prête attention. Si vous cherchez désespérément à faire fortune, sachez que, désormais, elle est à votre portée. Comme José Benazeraf, comme Jean-François Davy, comme Robert de Nesle, il vous suffira de participer à cette nouvelle ruée vers l’or. Bref, devenez, à votre tour, producteur de films pornographiques. Fesses et sexes sont les valeurs sûres de notre époque enfin libérée des tabous sexuels qui ont fait tant de dégâts, provoqué tant de frustrations, étouffé tant de ‘libidos. Et puis, l’investissement est minime. Il n’exige ni scénario, ni dialogues.

Tout le tournage se ‘déroule dans l’inspiration et la création libre. Il suffit de disposer de deux couples extrêmement souples et totalement délivrés de toute inhibition antique de péché, de quelques caméras, d’un grand lit ou d’un arpent de gazon, et de zooms psychologiques pour que le nouveau filon rapporte. Prenons le cas de José Benazeraf, Moitié espagnol, moitié portugais, cet homme de cinquante-quatre ans, né à Casablanca, élevé dans un cadre bourgeois étouffant (« dix larbins pour nous servir à table » se souvient-il avec horreur), est le maître incontesté de cette nouvelle industrie du cinéma. Que serait-il devenu, aujourd’hui, s’il avait écouté ses parents ? ‘Major de sciences politiques, licencié de chimie, reçu au concours de l’ENA, il a tout plaqué. « Je me voyais mal en complet veston, cravaté, lancé dans une carrière « politique ou administrative », dit-il en plissant ses lèvres charnues. Après avoir été pilote durant la guerre, après avoir connu des hauts et pas mal de bas dans le commerce du toton, à Paris, après avoir réussi aux Etats-Unis des affaires fructueuses, dont il refuse de parier, c’est le retour en France, en 1958, l’affût de la bonne affaire, l’inspiration enfin : le porno !

« Pour moi, dit-il, le cinéma a toujours été un art secondaire. Je n’aime que la musique. Quand j’entends Wagner, j’entre en religion. Si tu voyais ma bibliothèque et ma discothèque, tu ne verrais que la musique de chambre du 17e et du 18e, Mozart et Wagner. Comme livres, des bouquins de philo. Tout le, reste ne vaut rien. il n’y a que cela de vrai ! ». José Benazeraf plisse les yeux, se gratte le crâne, pense à ces années gâchées stupidement en voulant tourner des filins engloutisseurs de fortunes. Des mauvais souvenirs. « La fille de Hambourg » d’Yves Allégret, m’a fait perdre deux cent millions de l’époque et laissé sur la paille. Je me suis retrouvé à Cannes, dans la mouise, au régime café-crème, tartine beurrée. `C’était en 1960, je somnolais sur la plage du Martinez quand une jeune femme qui revenait du bain m’a apporté la baraka. En passant pris de moi, je l’interpelle, elle s’arrête.

Présentations polies : « Je suis producteur », « je suis starlette », Elle se prénommait Solange, elle était belle, idiote, mais généreuse :  c’est Solange qui m’a payé un verre. Comme elle avait un porte-monnaie bourré de dollars, j’ai eu l’idée de lui faire tourner un film « le Cri de la chair ». Il la fait des ravages dans le monde entier.  L’argent a coulé à flots, j’étais sauvé. Depuis j’ai réalisé trente-cinq films pornos. La seule discipline que je m’impose c’est la beauté de l’image. Je me moque du scénario et du dialogue. Pour moi, l’érotisme n’a pas besoin de discours. »

La démonstration de sa définition, José Benazeraf la fournit dans son bureau où deux femmes et deux hommes d’une trentaine d’années, se tiennent attentifs devant lui. « Les enfants, leur avec volubilité, je ne connais pas encore le titre du film, mais cela n’a pas d’importance. Il s’agit de deux couples qui se rencontrent dans un aéroport grec. Naturellement ils ne se connaissent pas. Mais l’un des couples, plus déluré, entraîne l’autre dans un appartement et vous imaginez la suite. C’est rigolo, hein ? »

Les acteurs rient poliment. Nous apprendrons par la suite que le tournage, prévu selon les habitudes de Benazeraf, en cinq jours, subira à cause de la défaillance physique d’un comédien, un retard fâcheux et ‘coûteux, puisque chaque interprète touche huit cents francs par journée. Le producteur a un regard las. Il confie : « Par moment, j’en ai marre, mais marre… Par moment, je me dis que je vais me retirer avec femme et enfants aux Bahamas… Mais, le porno, c’est un cercle vicieux, et j’aime l’argent… »

Ce sont des expériences cinématographiques malheureuses qui ont fait basculer Jean-François Davy dans la pornographie. D’abord, une désillusion avec son film « l’Attentat », qui retraçait la confusion politique française aux temps de l’O.A.S. Ensuite, nouvelles amertumes avec des longs métrages tournés en Haute Volta, pour le Fonds européen de développement, avec des sujets ardus tels que les traitements des semences et du coton. Enfin, ultime tristesse, un succès d’estime avec « Traquenard », dont les acteurs étaient Anna Gaël et Roland Lessafre.

« Je voudrais être un auteur qui profite du cinéma pour dire quelque chose », se souvient Jean-François Davy, à 29 ans le benjamin de tette nouvelle industrie, en lissant ses cheveux longs. Et pourtant, en revenant du service militaire, en juillet 1968, il avait une idée de filin épatante. C’était, inspirée d’un roman de Kurt Steiner, « le Seuil du vide », l’histoire d’une vieille femme qui vole le corps et la jeunesse d’une adolescente. Las ! Aucun producteur ne partagea son enthousiasme juvénile.

« La /philanthropie n’existe pas dans le ciné-nia, dit d’une voix lugubre Jean-François nia, dit d’une voix lugubre Jean-François Davy. Personne, dans le système social dans lequel nous vivons, n’a voulu parier un centime sur un jeune. ».

C’est au Festival de Hyères que la carrière du cinéaste a basculé. Des amis lui conseillent : « Tourne un film de fesses, ça rapporte gros. Avec cet argent puant, tu pourras réaliser les filins que tu veux. ». Sages paroles ! L’argent introuvable pour un film à la Godard (son idole à l’époque) se déverse à gogo pour tourner « la Débauche », une œuvre idéologique qui, à travers des scènes érotiques, montre un couple, souvent nu, aux prises avec la société de consommation. « L’argent gagné nie permit de tourner mon film « le Seuil du vide », avec pour vedette principale ma femme. Un film primé aux festivals de Moscou, de Trieste, d’Alger, qui me procura un grand prestige mais me valut 900 000 francs de dettes.

Autre malheur : ma femme me quitta. Durant le tournage, elle était tombée amoureuse du chef opérateur et moi de mon assistante, Christel. J’étais amer. Je vivais sur le salaire de mon amie : 300 F par semaine. Unique solution : tourner de nouveau un porno, pour m’en sortir. Avec une équipe de copains du cinéma, je décidai de faire de la « fesse gaie » « Bananes mécaniques », avec 10 000 F de crédits, des jeunes comédiens, dont Anne Libert. Un succès : « Bananes mécaniques » fait 220 000 entrées et 10 millions de recettes sur la France. J’ai compris que le sexe est une vedette au mème titre que Gabin ou Delon, mais une vedette gratuite. Je tournai alors, coup sur coup, « Prenez la queue comme tout le monde » et « Q ».

« En 1973, la naissance de mon fils Marc a été une expérience fabuleuse qui a donné un sens à ma vie. Je décidai de lui donner une éducation plus libre que celle que j’avais reçue, moins aliénante. Devant lui, sa mère et moi, nous nous baladions à poil ; je veux qu’il n’ait aucune notion du péché. J’adore mes parents. Ils m’adorent. Ils sont catholiques pratiquants. Ils ont décidé de ne jamais aller voir nies films. Mon père qui fait partie de l’Éducation nationale, en souffre beaucoup. Vis-à-vis d’eux, je culpabilise.

Pourtant, depuis que je tourne des films pornographiques, ma vie personnelle a changé. Avant j’étais un type coincé sur le plan sexuel ; certaines formes de sexualité, telle l’homosexualité féminine, me choquaient ; j’étais jaloux du passé des femmes que j’aimais. Maintenant, devenu tolérant, j’admets toutes les formes de sexualité. Il y a cinq ans encore, j’étais mal à l’aise devant un homosexuel ou une prostituée. Maintenant, j’ai appris à m’assumer. La pratique du cinéma érotique m’a donné l’occasion de faire des expériences sexuelles à travers les autres. Je me rends compte que c’est un peu lâche de filmer ses fantasmes. » Si j’ai amené le sexe à l’écran, c’est parce que ce sujet me taquinait. A travers mes que ce sujet me taquinait. A travers mes films je me suis psychanalysé. Le cinéma est toujours une recherche de soi. Malgré cela, mon ménage s’est dégradé. Christel, qui n’a que vingt-quatre ans, n’avait pas résolu ses problèmes d’adolescente. Quand elle m’annonça qu’elle me trompait, je devins fou. Nous décidâmes de nous quitter.

J’ai tourné alors « Infidélités », en référence à mes angoisses sexuelles. Nous sommes en juillet 1974. Ce film me fait du bien. Ensuite, je crée ma société de production « Contrechamps ».

» Je produis « la Chatte sur un doigt brûlant », tourné par Cyril Chardon, « Change pas de main », de Paul Vecchiali. J’avais beaucoup réfléchi ces dernières années. J’en avais déduit que les gens avaient des idées fausses sur le sexe. Or ce filin me permettait de faire le point. Ce fut un film-réflexion. Dès ce moment, je décidai de faire du cinéma document, de réunir un maximum de matériel durant le tournage, de décider du film lors du montage.

» Je tournai durant trois semaines. Le matériel s’est révélé si considérable qu’il m’a permis de monter deux films. Le premier s’appellera « Exhibition », le second « les Pornographes ». Le tournage m’a passionné. C’était du cinéma vérité « new look ». Un succès immédiat, une sélection pour Cannes, dans le cadre des Perspectives du cinéma français, la sortie dans le circuit UGC.

Résultat 500 000 entrées à Paris, pour 20 millions de recette. Le film a été bien accueilli dans la presse de gauche qui l’a considéré un film subversif.

» Je suis étonné de l’escalade fantastique de l’érotisme au porno. Nous la devons au libéralisme de Giscard d’Estaing et à l’évolution de l’opinion publique. Les gens sont moins choqués qu’on pourrait le croire.

« Aujourd’hui, je demande à mes acteurs de faire réellement l’amour devant les caméras. Il n’est plus question de simuler. Mes acteurs viennent de tous les milieux : représentants, étudiants, ouvriers. C’est un moyen pour eux de gagner 1 000 francs par jour. La motivation de mes actrices est plus confuse. Pour elles la simulation de l’acte réel est plus facile. Elles sont toutes assez libérées sexuellement. Je crois qu’elles cherchent un moyen de faire du cinéma.

Après les « Pornographes », j’ai réalisé un film sur la prostitution, du cinéma vérité, qui sortira en janvier. Enfin, je prépare « Exhibition numéro 2 », un film sur Sylvia Bourdon, une épicurienne qui a perdu la notion du péché face à la sexualité, dont l’unique but de sa vie est la jouissance. Je prévois des interviewes, une analyse de ‘psychanalystes, des reconstitution de certaines de ses aventures sexuelles. Une sorte de long reportage sur le personnage excessif de Sylvia Bourdon.

L’année prochaine, je pourrai penser à mon « 32 décembre », le film qui me permettra de dire ce que je ressens dans un cadre plus large que celui de mes films pornos. Coût : 7 millions de francs. Sans la pornographie, je n’aurais jamais pu le tourner. »

Le troisième Çrésus de la pornographie est un placide grand-père de 65 ans, chenu et tranquille. Il se nomme Robert de Nesle.

En sandalettes de cuir, pantalon blanc et chemisette bleu marine, il reçoit dans sa propriété de Beauvallon, dans le Var. « De puis 1970, je ne tourne plus que du porno, soit vingt films. Cette année j’ai sorti « Prostitution clandestine ». Mon héroïne est Marie-Christine Chireix, une comédienne fille d’un ingénieur, mais la plupart des interprètes sont d’authentiques prostituées. »

L’épouse de Robert de Nesle n’approuve pas du tout les nouvelles activités de son mari. On la dit inconsolable. .Il est vrai que Robert de Nesle n’est pas n’importe qui. Licencié ès sciences, musicien, dans sa jeunesse il a donné un concert hindou au Théâtre des Champs-Elysées et composé des poèmes symphoniques. Parmi la centaine de films dont il s’est occupé, il a, surtout, à son palmarès, la distribution du célèbre « Quai des Brumes », de Marcel Carné. Comment a-t-il si mal tourné ? Réponse : l’argent. Ce mème argent qui n’a pas d’odeur et qui stimule la principale héroïne de ces films aux extravagances sexuelles scabreuses et acrobatiques, Claudine Beccarie, vedette Number one d’ « Exhibition », qui dit avec suavité : « J’ai eu une existence compliquée. A 14 ans, je me suis enfuie de chez moi, j’ai été arrêtée pour vol aux étalages, et envoyée en maison de redressement. A ma sortie, à 19 ans, j’ai fait du chant, de la danse, j’ai épousé un militaire, j’ai divorcé, j’ai vécu un ménage à trois, j’ai été entraîneuse dans un bar, j’ai joué dans des feuilletons télévisés, j’ai voulu me suicider. Bref, j’étais paumée. Alors, après tout ce que j’ai enduré, me montrer nue ne me traumatise pas. Moi ce que je demande, c’est d’avoir bientôt suffisamment d’argent pour me retirer et vivre à la campagne, J’ai repéré un terrain près de Meaux. Je veux avoir une ferme, des poules, des lapins et un âne. »

JEAN NOLI – PARIS MATCH –  n°1376 – 11 Octobre 1975

De:
Date: septembre 15, 2019

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